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2 janvier 2015 5 02 /01 /janvier /2015 19:13

Je regarde dans ses yeux pour me voir, je m’accroche un instant, infiniment longtemps pour le temps humain qui la retient encore à la vie. Je surveille l’eau de ses larmes, qui me réfléchissent et me disent ce que nous avons à faire.

J’ai une main sur sa poitrine où le sang court-bouillonne et envahit tout. Je sens bien le vrombissement sous ma paume, je me déplace autour d’elle, ses yeux me suivent, écarquillés et pâles, je me déplace dans sa ouate de plus en plus dense, un drain acéré à la main, recouvert de mes habits verts. Je tourne autour d’elle une autre fois, nous perdons du temps chaque seconde, je le sens bien depuis le début, nous ralentissons sa mort mais celle-ci nous attire dans l’autre sens, nous n’avons plus le même espace, le même temps, tout nous éloigne d’elle, nous sommes rapides bien sûr, mais ça n’a rien à voir avec sa rapidité à elle, toute sa vie tient en cinq minutes, avant qu’elle ne s’endorme, les chiffres nous le rappellent sans arrêt. Nous ne gagnons rien, elle part sans nous, nous n’avons pas la solution, sur l’écran luminescent, les courbes s’amenuisent, se pincent, rebondissent quelques secondes, je sais bien que la vie tient à leur épaisseur. Les alarmes des machines couinent sans arrêt, égrainent les miettes d’espoir qui s’éparpillent, se volatilisent dans l’espace éthéré et aseptisé, le bruit est un bruit de cloche, écho macabre et cynique à notre impuissance.

Dans son tuyau vert, l’oxygène siffle sans fin son souffle de vie. Dans le brouhaha, des voix humaines se frayent leur chemin, se répondent, sèches ou molles et bientôt, elle a un trou au côté droit qui la vide de son sang inutile, de ce sang qui l’étouffe. Le jet est considérable, anormal, inondant mes mains, ma blouse et le sol. Mais ce sang chaud et clair est une libération et lui donne un répit. Ses yeux sont encore plus grands, plus ouverts, il n’y a aucun calme chez elle, je sais bien ce qu’elle voit, ce qu’elle sait, je ne suis pas calme non plus, seulement une immense angoisse que nous partageons sans rien dire, elle qui a tellement peur de mourir et moi tellement peur qu’elle ne meurt.

La différence est pourtant considérable. J’ai perdu, nous avons perdu, ils ont perdu, vous avez perdu un malade, un blessé, une femme jeune et je, nous, vous, ils survivent, sont encore et toujours là. Ce n’est pas du tout la même chose.

Le drain débite en abondance, le sang fuse de plus en plus dilué et inerte, inactif. Il y a quelque chose que je ne comprends pas, plus. Tout le monde se tourne vers moi bien sûr, même si personne ne me regarde vraiment, personne n’est fier. Je vois toujours ses yeux qui s’assèchent et se troublent. Il n’y a que quelques minutes qu’elle est là, la situation ne s’améliore pas, le sang coule trop, je clampe le drain. De l’autre côté, sur son bras, dans son cou, les cathéters propulsent le sang nouveau dans ses veines, pas assez vite, pas assez.

Il faut changer, changer d’idée, de stratégie. Heureusement, nous avons un instant pour réfléchir. Réfléchir, si l’on peut dire, un instant. Les courbes se sont stabilisées, médiocres, suffisantes pour aller au bloc opératoire. Mais elle ne veut pas, ne peut plus, je ne sais pas. Nous n’y arriverons pas. Je parcours la salle en cherchant les indices qui confirment l’échec. Ces courbes sont plates, nous ne pouvons plus bouger. Un quart d’heure encore, nous courons, à genoux derrière elle.

A nouveau, les regards se croisent, les accords se cherchent, les avis sont pris. Quelles erreurs avons-nous faites ? C’est à moi de leur dire, je sais qu’ils me le demandent. Mais, je n’ai rien d’essentiel à dire.

Nous avons fait ce que nous avons pu. Nous faisons ce que nous pouvons. Je me veux trop rassurant. Peut-être sa faute était-elle trop grande pour elle et nous, humains, et sa vie ne nous appartenait plus déjà. Nous nous sommes simplement amusés avec nos illusions et nous continuerons à le faire.

Dans la salle, presque personne n’a bougé, les regards circulent simplement, il faut un peu de temps pour que la parole et le mouvement naturels réapparaissent. Je cherche quelqu’un qui ait commencé à pleurer avant moi puis je tourne la tête avant que la larme ne roule, j’éteins le scope sur lequel défile les trois lignes plates. C’est le signe que la vie peut reprendre pour les autres, nous sommes simplement épuisés. Tout le monde se dit encore une fois. Maintenant, nous allons rentrer chez nous, parce que c’est la meilleure solution.

L’instant de sa vie s’est écoulé, simplement plus court, mais c’est entre nos mains que cela s’est produit, sans prévenir. Dans ces moments-là, le sentiment d’ambiguïté est maximum, content de gagner une vie, contraint d’accepter d’en perdre une, contraint à ces échanges, à des choix imposés pour préserver l’énergie, contraint de supporter toute cette mort insupportable. Longtemps, j’ai cru que les autres ne ressentaient pas la même chose, que ma stupide fragilité n’était pas partagée. Depuis, je sais que c’est elle seule qui donne la rage et les ressources de recommencer, qu’elle est indispensable, qu’elle crée elle-même son propre contraire, que de la vie naît de ces morts.

Plus tard, au café, nous avons recommencé à nous regarder, plus souvent et plus longtemps que d’autres fois (j’allais dire qu’à l’habitude). Sans possibilité de crier, il reste ça. Trop tôt pour parler vraiment, se regarder, les yeux écarquillés et humides, en évitant de pleurer mais en pensant aussi que trop de pudeur ne doit pas être trop d’indifférence. Je regarde encore les autres, comme toujours à ces moments, mon visage dans la tasse, nous nous disons que nous sommes là justement pour supporter ça, qu’on attend pas autre chose de nous. Je suis heureux de pouvoir dire nous.

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10 juillet 2014 4 10 /07 /juillet /2014 21:18

Je venais de passer la moitié de la nuit à lire Cahier d’un retour de Troie et je n’avais donc pas un gros moral, je me demande même si je n’avais pas pleuré.

Pourtant, derrière mes champs verts lumineux, en fignolant les réglages d’alarme du Datex, je me suis mis à sourire en voyant arriver dans le bloc opératoire, non pas le nouveau chirurgien, mais un chariot surmonté d’une montagne de matériel hifi (platine CD laser, ampli et deux énormes baffles, des Clarion). Les autres petits hommes verts s’emparèrent immédiatement de chacun des éléments et se dispersèrent sans bruit en les portant précautionneusement dans une chaîne de gestes méticuleux.

Je vis défiler devant moi une platine disque DCP 392 SONY à télécommande, amplificateur LVIII LUXMAN 70w x2, tuner digital JVC FX 555BK et platine TECHNICS RS 404 qui furent disposés, connectés, réglés en quelques minutes et les petits nains de bloc se remirent en place immédiatement, reprenant leur partition un instant dérivée.

- «Salut, tout le monde, salut, c’est Deluz, je crois ? Yann ! On commence bien par la thyroïde ! Tout le monde est en forme, j’espère ! On y va, Yann ! ! C’est bon, la musique, tu peux y aller, je m’habille !»

J’avais à peine entrevu, par la porte entrouverte du sas, son visage, puis j’ai croisé les regards incrédules des autres et au même moment, la musique est partie, explosive avant que Yann ne baisse le son.

- «Qu’est-ce que c’est ?» j’ai hurlé.

- «RO, SI, NI, l’ouverture de Guillaume Tell.»

- «Baisse ça, baisse ça» je lui ai dit «elle dort pas
encore, et puis c’est l’ENFER, ton truc, on va pas opérer avec ce bordel, je vais aller lui dire, on a qu’à mettre Deep Purple, pendant qu’on y est. Tu baisses, tu baisses ça.»

Finalement, je n’ai pas bougé, ça m’a sacrément énervé, j’avais cette malade à finir d’endormir, c’était pas l’idéal.

Pendant ce temps, j’ai vu apparaître dans les espaces vitrés du sas, à travers le grillage, deux paires d’yeux ahuris qui dépassaient du masque et de la coiffe, puis un grand coup de pied qui ouvrait brutalement un des battants de la porte.

Il est entré, les deux mains en l’air, comme une marionnette. Il souriait. Il a tendu le menton en avant pour que Yann monte le son. C’était reparti. Aussitôt après, un autre coup de pied a ouvert la porte du bloc.

- «Jean ! ! Qu’est-ce que c’est que ce boucan, t’es cinglé ou quoi ! Et qu’est-ce que c’est que vous écoutez ! De l’opéra, c’est pas le cirque ici !»

- «Et pis, elle dort pas» j’ai dit.

Ça n’a fait d’effet à personne. J’ai vu le patron s’approcher de la marionnette et lui parler plus doucement.

- «Je t’en prie, je te l’ai déjà dit, on opère pas sur des ouvertures d’opéra, y a pas de sérénité là dedans, tu comprends, c’est comme ça qu’on fait des conneries. Tu mets ça chez toi si tu veux, mais pas ici, pas au bloc. C’est OK, Jean ! C’est OK, tu recommences pas comme ça, tu mets la pédale douce et on en reparle tout à l’heure. C’est pas vrai ! !» Il a fini en s’approchant de la pile de CD.

- «Tiens, si tu veux, qu’est-ce t’en penses, les
variations Goldberg ou du Satie, si tu y tiens vraiment.»

Le Jean lui a vaguement fait signe que non et je me suis mis à respirer quand même. J’ai contemplé les deux abrutis qui m’ont contemplé aussi et on a fini par s’accorder sur Brahms, sonate pour clarinette et piano.

- «Tout tout bas» j’ai redit à Yann. Pendant ce temps, l’autre a boudé vaguement et attrapé méchamment son scalpel.

- «Allez, on incise, elle dort, qu’est-ce t’en penses, Deluz» il m’a fait.

- «De quoi, de la musique, tu veux dire, j’en pense qu’elle dort pas assez mais qu’on pourrait avoir fini depuis une demi-heure.»

- «Ah, t’es bien un anesthésiste, toi, on se connaît pas, mais t’es bien comme les autres, parti avant d’être arrivé. Tous pareils.»

Ça commençait bien, je n’avais pas vraiment d’avis sur son analyse de la profession, mais j’étais assez d’accord sur le fait que je serais bien parti le plus vite possible.

- «Yann, c’est quoi le programme demain, encore des thyroïdes, Brahms, tu retiens, ça a l’air bon pour les thyroïdes, tu regardes si y en a d’autres CD de Brahms, je veux pas écouter la même chose tout le temps, je connaissais pas, mais ça m’a l’air d’être le bon tempo, ça me plaît bien. OK ! ! Yann ! !»

- «Ouais, ouais, demain, on a DEUX thyroïdes,
après une appendouille, un colon et, en septique, je crois un abcès de l’aine et un kyste pilonidal.»

Il s’est penché vers moi.

- «Dis moi» il m’a dit, «je prends les deux Brahms pour commencer. Ça m’excite bien ça, je suis bon joueur, je te laisse le choix pour le reste, qu’est-ce t’en dis ?»

J’ai bien vu qu’il fallait pas le contrarier, on voyait bien tout de suite qu’il n’y avait rien à lui dire et, en plus, je m’en foutais complètement, pourvu que ça ne soit pas trop fort et qu’on termine à l’heure.

Après, on s’est plus rien dit et, en écoutant la musique, je me suis dit que pour l’appendouille, je verrais bien Tony Joe White, deux ou trois chansons, de toute façon, on n’en avait pas pour plus de vingt minutes.

- «Tony Quoi ? Connais pas, mais j’te le donne, Yann ! Tu connais, si t’as pas ça, faut en acheter…»

- «Non, non, c’est bon, je les ai, ces CD, je les amènerai, t’affole pas.»

Je me suis marré un peu …

- «Ça, c’est de la connerie, y a pas de paroles au moins, j’ai horreur de ça, surtout en français, Yann ! Tu connais, y a pas de paroles au moins !»

- «Petrucciani» j’ai dit, «tu connais ça. Je vais te trouver un truc gai, où y aura pas de paroles, on mettra ça pas trop fort, faut au moins essayer.»

- «Mouais, mouais» il a fait Yann, «je verrais plutôt du jazz, Billie Holliday ou Ella Fitzerald, de toute façon, on a le temps d’y penser.»

Et pour le colon, j’ai pensé qu’on pourrait mettre la musique du Grand Bleu, mais je leur ai pas dit.

Ils ont continué, tous les deux, à discutailler, parfois, ils me parlaient.

- «T’as vu, Deluz, on a du beau matos, hein, t’as vu ça ! Mais quand même, j’aime mieux le classique, je crois, Mahler, je connais pas bien, mais j’aimerais bien essayer, en tout cas, tu me mets ce que tu veux, mais pas de Souchon, pas de Samson, pas de Lavilliers, pas de paroles, pas de français, allez, on ferme, tu fermes, fais gaffe au redon, c’est prêt à côté ?» Il hurle en tapant dans la porte de la salle.

Le calme revint quelques instants dans le bloc opératoire, je me suis mis à penser qu’il y avait toujours une chaussure de femme toute neuve au milieu d’un carrefour à Honolulu. Il y avait toujours quelqu’un qui dormait vaguement en entendant tout bas du Rossini, sans s’en rendre compte, et la vie continuait heureusement dans son sommeil. Maintenant que les choses étaient revenues à leur place, quoiqu’on en pense, c’était un assez bon moment pour penser à ça.

Depuis la salle d’à côté où j’étais passé endormir un autre malade, on entendait moins bien la musique, l’intervention allait être encore plus courte, on n’avait pas voulu déménager le matériel et je me doutais bien que l’autre allait hurler qu’il fallait acheter des rallonges pour les enceintes, que le reste, on s’en foutait, pas la peine de le déplacer. Finalement, je suis allé monter le son. Yann avait mis John Lennon sans que personne ne s’en aperçoive. Dans ma salle, adossé au mur, j’ai pris sans m’en rendre compte le mode d’emploi du respirateur d’anesthésie et j’en ai lu au moins une dizaine de pages machinalement.

Tout à coup, quelqu’un est passé et a demandé pourquoi on entendait plus de classique et personne n’a répondu.

Je ne lirai pas du Brautigan, ce soir, mais sûrement, plus sûrement John Fante, en commençant par le dernier chapitre. Je savais bien que tout serait contenu, concentré dans quelques pages, que celles d’avant, je les avais déjà lues un jour, que les histoires n’ont pas d’importance si on ne les raconte pas comme il le fait, ne servent à rien si on ne les fait pas vivre comme lui le fait, j’étais sûr que ça marchait comme ça, alors, on pouvait prendre quelques pages au hasard, elles contenaient tout le reste en une seule fois sans jamais effacer le plaisir. Parfois, je ne comprenais que le dessus de l’histoire, la part triste, apparente, la mauvaise lecture mais j’avais appris aussi à y trouver de la matière, à compter les moments importants de la vie, de la pâte à modeler qui me rapprochait de lui et me faisait frémir.

A côté encore, ça s’emballait un peu, l’autre recommençait à gueuler je ferme et j’ai préféré aller fouiller dans la pile de CD avant qu’il ne s’en mêle. J’ai dégoté un J.J. Cale et tout le monde était d’accord que ça allait très bien pour la fin de matinée. J’ai cherché un autre John Lennon et aussi un classique d’Eddy Louis au cas où il aurait fallu négocier.

On était tranquille, à peine inquiet, tout le monde dormait à peu près et chacun d’entre-nous devait rêver à un autre moment calme, ailleurs. Dans le fond, j’avais quand même du mal à imaginer quand.

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7 mai 2014 3 07 /05 /mai /2014 19:17
Dimanche

Comme bien souvent, je ne savais pas quelle attitude prendre, quel air de circonstance avoir, quelle patience, quelle autorité, quelle compassion montrer, quelle image faire apparaître. Il fallait choisir vite, en quelques secondes pour que le fil ténu ne soit pas rompu.

J’ai ouvert la porte de la chambre vers l’inconnue. Souvent, on me tendait des dossiers, des aides peut-être, des préjugés toujours. Je n’aimais plus ces partis pris et, depuis longtemps, je me forçais à ne rien savoir de ce que j’allais découvrir. Souvent, on m’avait glissé un mot, ça se limitait à un symptôme, un motif, une sensation, une douleur. Aujourd’hui, juste une tentative, comme ils disent, une intention, une idée, autolyse, autodestruction, suicide, mort et tout le cortège qui va avec.

Quelque chose qui ne va pas, rien de scientifique, que de l’humain, que de la souffrance, à quel niveau, à quelle échelle, à quelle échéance ? C’était ça, l’inconnu, savoir où on en était de l’histoire, de leur histoire, quelle marge il y avait, quelle tolérance restait-il.

J’avais l’impression de connaître tous ces états d’âme, les miens parfois, un jour, les leurs, entendus, partagés et j’avais expérimenté beaucoup des erreurs qui sont communes dans cette fréquentation. Trop complaisant avec la manipulation, trop rigide avec la douleur, trop égoïste avec la solitude, trop cérébral avec les uns, trop moral, trop ironique avec d’autres, trop, pas assez et tout le reste, beaucoup d’approximation et peu de préparation à cette urgence lente.

J’y allais donc par habitude, décidé mais pas trop, ne pas ouvrir la porte trop rapidement, frapper sans bruit, ne pas entrer tout de suite, arriver neutre,

doucement et normalement attentif. Dans le lit, je vis une dame âgée apparemment. Dans le fond, j’avais mis bizarrement beaucoup de temps à imaginer le suicide chez les gens âgés. Je pensais que pour eux, le plus dur était passé, ils étaient encore là, et c’était plutôt bien. Les problèmes d’argent, d’amour, de mal-être étaient finis forcément. Il ne pouvait plus y avoir de déceptions, d’erreurs, il n’y avait qu’à vivre. Mais à vivre vieux, peut-être très vieux. Pourtant, au bout du compte, j’ai bien vu que c’étaient les mêmes choses qui les touchaient, qu’il n’y avait aucune différence, que la même indifférence. La même qu’il y a entre nous, à n’importe quel âge.

Le temps d’entrer, la vieille dame était déjà assise, un signe ambigu mais qui était déjà une décision, tout le monde savait ça, la position dans le lit donnait le ton, définissait les rôles. Assise, elle allait parler la première. Je savais que cela risquait de s’exercer contre moi, que parole était justification, culpabilité, responsabilité transférées sans ménage vers les autres, l’autre, à l’évidence présent, c’était moi. Sauf si.

Je voulais croire en cette seconde où l’ordre des choses peut changer. Je devais poursuivre ma marche fermement et brièvement, puis me pencher où m’asseoir immédiatement et lui parler. M’asseoir pour être à la hauteur, à la même hauteur, oui c’était ça, être à la hauteur. Je m’étais déjà imaginé malade et je savais ce que c’était d’être allongé, d’être assis, d’être debout, du malade au non-malade, les étapes de la guérison, parfois instantanées, je connaissais la valeur, la signification de ces positions, les rapports qu’elles induisaient, les dépendances physiques et psychologiques.

Je me suis donc assis en lui disant bonjour, Madame.

Jamais je n’aurais pris sa main, jamais je ne me
serais approché trop prêt. Il y avait besoin d’une distance, faible et nette, qui positionnait la relation, attention sans compassion, il y avait besoin de ces centimètres qui font beaucoup de différence et beaucoup d’espace.

Elle me dit presque aussitôt :

- «Docteur, vous êtes bien le docteur, vous pensez bien que je n’ai pas voulu mourir, si j’avais voulu mourir, j’aurais pris tout le tube de Temesta, c’est mon médecin qui me donne ça. Pour les nerfs. Je vais vous expliquer, c’était dimanche et il avait acheté des huîtres, oui, je ne vous l’ai pas dit, j’ai pris en pitié un pauvre vieux qui devait aller à la maison de retraite, il a vendu sa maison pour ses enfants qui ont beaucoup de dettes, mais moi, moi je suis veuve depuis vingt-quatre ans, vous comprenez, et ma maison est grande avec un grand sous-sol et un petit appartement que j’avais fait aménager pour l’été. Je lui ai dit pas question que tu ailles là-bas, vous pensez, on se connaît depuis si longtemps, le pauvre vieux, je lui ai dit qu’il pouvait venir chez moi, il y a de la place et puis ça me ferait de la compagnie.»

Elle me parlait en regardant partout autour d’elle, sans jamais me fixer, ne sachant qui prendre à témoin. Elle avait les mains jointes autour d’un mouchoir qu’elle tire-bouchonnait machinalement.

- «Evidemment, il ouvrait les huîtres au dessus de l’évier et les amenait dans les assiettes sur la table de la cuisine et bien sûr, ça gouttait par terre, il en mettait partout, alors, je lui ai dit, mais gentiment, vous comprenez, docteur, c’est un petit vieux, parfois il a pas toute sa tête, comme d’ouvrir toutes ces huîtres sur l’évier et de les amener après sur la table. Et bien sûr que j’ai raison. C’est tout de même pas compliqué. Alors, il l’a mal pris et il s’est mis à bougonner et que moi, que j’étais une emmerdeuse et que c’était pas bien compliqué de passer la serpillière. En plus, moi, les huîtres, j’en raffole pas, j’en mange pour lui faire plaisir, j’en ai assez mangé des huîtres, je lui ai dit alors hop, et j’ai pris les assiettes, et tout à la poubelle, j’ai tout jeté et il a eu de la chance, si on donnait pas sur la rue, par la fenêtre je les aurais jetées, tout par la fenêtre.»

Je lui ai dit que ce n’était pas bien grave, qu’elle s’était trop vite emportée, que ça n’en valait pas la peine et au fond de moi, je pensais que ça devait bien arriver tous les dimanches.

- «Mais oui, peut-être, vous avez raison sûrement, elle a continué, mais il s’est mis à me parler de Georges Guéthary, vous connaissez bien sûr, il sait que je l’adore, il le sait bien, j’avais mis un disque de Georges Guéthary, quel amour, alors il me l’a reproché, vous pensez bien qu’il l’a fait exprès, il m’a dit qu’il ne m’embêtait pas avec mon Georges Guéthary, et lui, il n’écoute plus rien, avec son âge, misère, et moi qui l’ai en si grande pitié. Je lui ai offert le gîte et le couvert, sinon, la maison de retraite, et terminé. Et non, ce monsieur n’aime pas Georges Guéthary, et il le dit, il le fait savoir, chez moi. Et je vous ai pas tout dit, en plus, j’avais fait un canard, toute la matinée j’avais cuisiné, avec des cèpes, le canard était parfait, je vous assure, Docteur. Alors, je l’ai bien regardé, le canard tout doré et les cèpes avec, ça m’a fait de la peine, vous pensez bien, et je sais pas ce qui m’a pris, j’ai mis la musique à fond, ça, c’est vrai, je l’ai fait pour le faire réagir, mais non, le pauvre homme, il n’a rien dit et il est parti tout seul au sous-sol. Au sous-sol, avec les rats, je lui ai dit. Alors le canard, je l’ai jeté aussitôt dans l’escalier, vas-y, glisse et casse-toi quelque chose, pauvre vieux. J’étais très énervée, Docteur, vous me comprenez, il faut vous dire que ma petite fille m’avait appelée la veille, celle qui est amputée, un accident, elle a besoin d’argent, alors, bien sûr, j’avais fait le nécessaire. Tout était réglé, et puis je ne vois pas pourquoi il n’aime pas Georges Guéthary. Je ne sais pas ce qui lui arrive, rien, sûrement, à son âge, et c’est normal, je devrais le savoir mais c’est plus fort que moi, et il a au moins cinq ans de plus que moi, peut-être dix.»

J’essayais de profiter de l’accalmie pour lui demander la suite, un peu pressé.

- «Alors là, j’ai voulu dormir, dormir, vous comprenez. J’ai pris trois ou quatre Temesta, comme quand je me sens trop énervée et, au bout de dix minutes, j’ai vu que ça ne suffisait pas et j’en ai pris trois ou quatre autres. Et voilà, c’est tout, vous voyez, c’est pas bien méchant.»

En l’écoutant, j’essayais de préparer une phrase qui ne soit pas une question, qui ne la relance pas dans ses jérémiades. J’attendais nerveusement l’ouverture pour abréger l’entretien mais le flot continua.

- «Vous voyez, Docteur, c’est plutôt rigolo au fond, vous trouvez pas, mais j’espère qu’il a nettoyé quand même, il manquerait plus que ça, il m’envoie à l’hôpital et il faudrait que je répare ses dégâts. Du canard, l’huile, les cèpes, ça, il a du travail. Il a pas fini. Et ma petite fille, faut bien que je l’aide, c’est pas ses parents, sa mère, tiens, c’est ma fille pourtant, et bien, c’est pas une réussite, celle-là, elle est bien loin de savoir faire cuire un canard. Et après, il a fallu que la voisine s’en mêle, elle aussi, elle ne doit pas aimer Georges Guéthary. Ça, elle va le regretter. Quand je me suis endormie, vous pensez bien, au bout d’un moment, l’autre pauvre petit vieux, il a dû aller la chercher, et ils ont appelé le SAMU, vous vous rendez compte, Docteur, le SAMU, c’est la fin de tout, le SAMU !»

Prudemment, j’ai reflué vers la porte sans un mot, j’étais sûr qu’elle ne me voyait pas. En refermant la porte, je l’entendais encore.

- «Ça, Georges Guéthary, il va y avoir droit, le pauvre vieux. Et la voisine aussi. A fond, Guéthary, à fond.»

En m’éloignant dans le couloir, je l’entendais rire sans fin.

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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 21:42

Toujours nuit à huit heures, avec beaucoup de lumière artificielle et le brouillard si clair, pointillé des halos jaunasses de la rampe d’accès, si bien qu’on ne savait pas vraiment ce qui commençait ou finissait du jour, ou de la nuit.

Ma clé magnétique a ouvert la grande barrière et je me suis engagé sur la voie d’accès au parking souterrain. J’ai à nouveau badgé et le lourd volet roulant s’est replié lentement, s’ouvrant sur une gueule grise. J’ai regardé la caméra latérale qui fixait l’axe transversal de la voiture, à hauteur du visage. Quand tout fut identifié, contrôlé, l’ordinateur m’attribua une place disponible sur un tableau électrique clignotant. Aussitôt une voix synthétique confirma l’emplacement et un fléchage lumineux me guida jusqu’à lui.

Je préférais, le plus souvent, accéder au bâtiment par l’extérieur, afin d’éviter le hall principal, aussi je ressortis du parking pour emprunter la rampe d’accès des ambulances.

Au pied de cette petite route bétonnée en arc de cercle, je voyais les immenses lettes argentées qui défiaient la brume et le jour naissant. U.R.G.E.N.C.E.S. surmontaient la bouche béante et sombre de l’entrée du sas. Sous les regards croisés des vidéos, deux hauts panneaux métalliques se repliaient sur eux-mêmes et le véhicule s’engouffrait sans bruit.

Vu de loin, dans ma lente montée, j’imaginais l’ambulance, s’ouvrant à son tour, déverser sans hâte son offrande, vite happée par de nouvelles lèvres d’acier, laissant entendre le temps d’un instant un gémissement ou un cri de surprise dans un éclair de lumière bleue.

Je le voyais souvent comme ça, dans ces matins
ouatés, comme un monstre affamé qui réclame, vitupère  sans cesse, et nous qui payons sans cesse le prix du sacrifice. Mais ça ne m’était jamais paru aussi organisé que ce matin-là.

En quelques pas, jusqu’au contrôle magnétique, j’ai senti la chaleur exhalée, puis la porte latérale piétons s’est ouverte sur le hall bleu néon presque entièrement vitré sur ses deux longueurs. Le reflet des gyrophares passait et repassait, parfois le dernier son d’un klaxon d’urgence s’étouffait dans cet espace bleuté, lisse, propre et métal argenté.

Personne ne vint à ma rencontre, les caméras de surveillance m’avaient identifié, mon badge avait désactivé les messages d’alerte et enregistré mon passage dans le hall à 08h03.

Derrière moi, les portes vitrées coulissantes se sont silencieusement refermées pendant que le grand sas se vidait de la dernière ambulance, le laissant vide, pour quelques secondes seulement.

J’entendis le bruit si caractéristique des pneus qui manœuvrent et freinent sur le béton peint du hall couvert, avec un dernier couinement du klaxon d’urgence. Au sol, des marques de gomme pneumatique croisées, superposées, composaient une étrange écriture.

Plus fines, d’autres marques, plus longues, plus discrètes, plus sûres, traçaient la voie jusqu’à l’entrée, puis jusqu’au cœur du service, faites par les roues des brancards qui fusent de l’ambulance vers l’équipe d’accueil.

J’ai ralenti mon pas en les croisant, en me demandant qui arrivait, qui allait-on découvrir et pourquoi il ou elle venait si vite dans cet hôpital. Je me demandais si le monstre allait s’en contenter, si la souffrance serait assez grande, la maladie ou les blessures assez graves, la mort assez proche.

Rapidement, le brancard m’a dépassé et j’ai croisé un regard vide, enfoui sous les couvertures, un bras dépassait et serrait fermement une canne en bois.

Le visage était ridé et fatigué, au bout de sa vie mais vivant. Je m’en voulus de ne pas avoir vu si c’était un homme ou une femme, presque enseveli. J’ai accéléré le pas pour revenir à sa hauteur. En marchant à côté de lui ou d’elle, dans une curiosité que j’ai du mal à avouer, mais qui nous appartient à tous. J’ai lu la lettre qui l’adressait et que les infirmiers avaient laissé posée sur sa poitrine, première phase d’identification, première marque, autorisation de présence avant le tatouage électronique.

Je lus la lettre avec difficulté, à cause de l’écriture, sans y trouver aucune explication claire, rien que des banalités familières, rien que des choses physiologiques, mécaniques sous l’apparence des mots.

Cette fois-ci, nous étions arrivés dans la zone d’examen et le brouhaha couvrait tout.

J’ai pris la main du vieil homme et je dus lui répéter en hurlant presque :

- «Pourquoi venez vous à l’hôpital ?»

Le bruit et mes cris lui firent tourner lentement la tête vers moi. Ses yeux m’ont fixé longuement, ont hésité un peu, toujours dans la lenteur tant on sentait bien qu’il était fatigué. De la voix chevrotante que l’on imagine, il me regarda :

- «C’est vous, le docteur ?»

Je répondis à sa question à demi-voix et lui redemandai :

- «Pourquoi venez-vous à l’hôpital ?»

Ses yeux ont continué à me fixer, puis sans bouger, se sont éloignés des miens. En fait, je n’attendais pas plus de réponse qu’il n’attendait cette question. Au bout d’un moment pourtant, j’ai vu son menton se relever comme pour désigner ce qui l’entourait et ses lèvres bouger qui semblaient dire :

- «Il a encore faim.»

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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 21:32

Tout le monde semble chuchoter, ce matin. Un murmure parcourt les couloirs et se déplace, un peu distant, un peu distrait, détaché, loin des malades absents.

La conversation est douce et organisée, comme convenue pour une fois, presque protocolaire, elle s’intéresse aux ions et aux molécules, au plus et au moins, efficace et conforme. Nous jouons. Pour moi, c’est toujours un murmure, un son extérieur qui accompagne une image un peu floue et blanche, une boule de neige acrobatique et tentaculaire, qui se déforme sans fin, ouvre les dossiers, accroche les radiographies, les rendent expressifs et compréhensibles.

Une machinerie, de nature articulée, va prendre des décisions, des décisions que tout le monde attend. C’est sa nature, son obsession finale. Malgré son apparente lassitude, ses atermoiements, la torpeur apprise de l’habitude et à cause de cette lenteur inexorable, le chemin du matin abreuve son monde et rassasie les angoisses.

Ce cortège me gêne, trop voyant et trop lent, microscopique convention, religieuse routine dont il faut sans cesse secouer les acteurs, sans cesse les surveiller, il n’y a pas beaucoup d’espace entre Diafoirus et Hippocrate. Je sais que des fils se tissent tous les jours pour les rapprocher et les confondre. Je sais que nous allons de l’un à l’autre, je sais qu’il faut se méfier des attitudes et des images qui découlent et dérivent. On se croit un et on est un autre. On se croit à un endroit et on est à un autre. Encore une fois faire attention et rire de nous-mêmes suffisamment souvent et suffisamment longtemps.

Voilà ce que je me disais ce matin-là, tiré par la meute molle. Il aurait suffi d’un pas ou deux sur le côté pour nous voir, pourtant, comme nous sommes, mais rien ne nous avait préparé à la critique. C’est la même distance qu’il faut prendre, s’éloigner de nous, pour nous, cette même distance que nous prenons souvent pour les malades, à cause d’eux, qui attendent ces pas vers eux.

Il y avait là un problème d’espace. Trop près de nous, serrés les uns contre les autres, trop près de notre secte fragile.

Pendant que la troupe se disperse, chargée de missions diverses, incantations caféinées et oracles se succèdent, l’expression du culte se précise un peu plus. Le dernier carré est là, réuni pour les grandes décisions. Pourtant, il n’y a pas de doute à avoir. Comme les petites, elles ont leur importance que nous ne soupçonnons pas. Nous sommes là pour ça, pour décider, sans savoir lesquelles seront grandes, utiles, efficaces, dangereuses. Tout cet édifice matinal fonde cet acte et ces doutes, les futurs espoirs et les futures joies du jour. Et bien sûr les autres choses. Tout cela est rituel, injuste, inégal, inégalable et tout cela me rassure au bout du compte.

Un petit moment seul où je pense encore à l’image. Souvent, j’ai envie de repasser seul dans ces chambres et sans blouse pour parler des autres choses, d’autre chose que de la maladie. Leur maladie. Quelqu’un d’autre pourrait le faire, peut-être. Une visite pour le corps, une visite pour l’âme. Et évidemment, ce n’est pas si simple parce que l’un va toujours avec l’autre, l’un ne va pas sans l’autre. Un moyen de guérir nos contradictions apparentes, parfois tellement enracinées, enseignées et surtout cette image étriquée où l’obligation de la compétence détruit les sentiments, les sensations, polit l’être médecin au point d’en faire une statue vivante, mais fantôme inébranlable et lugubre parfois, fils d’Hermès aux bons mots plutôt qu’aux bonnes paroles.

Que voit-on de moi, que voit-on de nous ? Tout respire l’uniformité au propre oui, et au figuré et la médecine a besoin de ces atours pour évoquer les équivalences, l’égalité des chances et des compétences, la cohérence des actes et des décisions, la médecine a surtout besoin de la confiance, rapport si rare et déjà thérapeutique, attitude ponctuelle pour faire accepter, officialiser la douleur et la mort. La blouse blanche est propre et chacun pourtant a son avis sur sa propre élégance et sa propre conception de son utilisation. Les détails sont parfois infimes, mais cette microsémeiologie égaie la microsociologie du monde soignant. La façon de porter une blouse est bien multiple et souvent dit, voudrait dire beaucoup de choses. Les poches sont ornées de dépliants, d’instruments et de carnets joliment agencés, ordonnés, organisés en autant de décorations, de grades et de récompenses.

Un jour, on écrira tout un livre sur cette livrée, sur cette armure, mais on n’y verra que les marques des époques et celles plus dérisoires des hommes enclins à éclairer leur habit de signes distinctifs et parfois burlesques, minimes dérogations à la tenue réglementaire, soucis d’existence, soucis de hiérarchie, de respect.

Image et distance, mamelles matinales, ne nous éloignez pas des réalités qui appellent d’elles-mêmes leurs réponses quotidiennes.

Entrer dans cette chambre comme la première fois de ma vie. Trouver tout de suite la distance et donner tout de suite la bonne image, pas la mienne, pas celle que je veux donner, mais celle que l’autre attend et que je ne connais pas en ouvrant la porte.

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4 avril 2014 5 04 /04 /avril /2014 21:24

 

 

La nuit, comme la mer, s’est retirée et son sanglot monstrueux a laissé sur la rive les plus désespérés, ceux qui se sont jetés hier soir dans l’écume sombre de la rue, de l’alcool, des rêves perdus, parfois seuls, parfois à deux, la main dans la main dont l’étreinte s’est défaite. Parfois, souvent aussi, les mains sont des poings et les mots sont rares et violents, échec, échouage, ces mots sont les mêmes qui ont laissé sans force quelques-uns de ces hommes et de ces femmes qui ont été parmi les hommes et les femmes, ont été et sont parfois encore, comme les autres, comme nous autres aujourd’hui.

Le jour ensoleillé ne les rend pas à la vie, mais plutôt plus forts à leur demi-mort et à leur souffrance si présente maintenant. La lumière qui les éclaire les gêne, les yeux sont rouges, les paupières tuméfiées, les faces défoncées, abattues, abruties par la vie brutalement, la peau est marquée, luisante comme si elle suintait d’alcool dans le fouillis des cheveux las qui nous saute aux yeux.

Il y a là un instant décisif, le croisement des regards, le temps que les yeux tiennent dans les yeux, voir, comprendre si le regard survit, persiste à me regarder et à dire ce qu’il peut me dire. Je dois comprendre vite la gravité de l’appel et m’en souvenir. Je sais aussi la vanité qu’il y a à vouloir comprendre tous ceux qui n’ont jamais été compris comme ils disent.

D’autres fuient ces regards, s’enfoncent encore plus dans le lit, s’enterrent dans les draps devenus douteux, dispersent les effluves concentrées des corps abîmés et souillés, couvrent leurs visages amers et laissent échapper dans leur fuite des regards, la chair sale mais vivante. Et il s’agit bien de cela, de savoir ce qui est encore vivant sous ces apparences désastreuses.

Petit à petit, les contacts s’établissent, aux
premières onomatopées, aux premières odeurs fortes et
aux premiers mouvements imprécis se succèdent quelques confidences mais il faut revenir, prendre du temps, s’apprivoiser.

Parfois, chacun ne sait pas faire, je veux dire ni l’un, ni l’autre, ni ce jour, ni un autre, mais une autre fois avec un autre que moi, avec le temps qui est passé, les regards se recroiseront, tout sera permis peut-être.

Et pourtant, chaque matin, du bout des lèvres, la ville vomit ce qu’elle ne peut plus supporter, son trop plein de misère, d’alcool, de drogue et d’angoisse.

Chaque matin, avec des efforts convenus et une énergie calculée, nous nettoyons ce que nous pouvons, les traces les plus visibles, les plus apparentes, les plus choquantes, sans guérir la nausée qui étreint si fort la cité.

Chaque matin, les rues propres à nouveau accueillent la part propre de la ville qui s’est levée, lavée avant d’être contaminée par les premiers réfugiés de la nuit.

Et chaque jour, nous espérons trouver sous les couvertures, dans les plaies, le pus et les poux quelqu’un qui nous remercie de notre patience ou de notre compassion, qui apprécierait chez nous le peu de cas que nous faisons de ce sang, de ces matières de ces odeurs. Mais nous ne sommes pas là pour faire exister cette distance et je me suis habitué progressivement à ne rien demander et à ne rien apprendre. Demander les agresse, les repousse, les replie. La plupart, ils voudraient ne pas être là, ne pas avoir de nom, de sexe, être à la hauteur de cette inexistence. Ils voudraient, là maintenant, être oubliés d’abord, perdus de honte et de haine, d’être exposés, exhibés sans défense, en extrême faiblesse, blessés dans le corps et dans l’âme. Mais ils voudraient aussi être là, plus debout, pour expliquer, s’expliquer, faire quelque chose de digne, s’excuser et partir, mais être écoutés, avoir parlé, que l’on se souvienne d’eux, avant, dans la meilleure image d’eux.

Partir, car attendre les aggrave, attendre là, comme ça. Attendre nous éloigne les uns des autres, nous monte les uns contre les autres, attendre est la tentation naïve et la culpabilité que l’on agite devant nous.

Le plus souvent, nous ouvrons vite la porte de la cage qui nous sépare. Mais, il ne faut pas penser en termes de différence, de norme, de conforme, de règle ou de morale, il ne faut pas comparer, pas juger.

Pour ça, j’ai appris, nous avons appris à ne pas se servir de référence, de ne pas penser à soi, de se forcer à l’effort de penser aux autres, de se mettre à leur place, de penser qu'ils ne peuvent pas, eux, faire l’effort de penser à moi.

Chaque jour, nous avons un prince pataphysicien ou un clown qui égaie la journée en nous faisant  rire de toutes ces réticences que nous avons à agir comme ça, à tous ces efforts pour se pencher sur eux, vers eux, les malades supposés, eux allongés, nous debout, parfois courbés, souvent incrédules.

Au fur et à mesure de ces jours, les histoires se reconstituent, se complètent, se précisent, avec toujours les mêmes ingrédients de cette source tragique et intarissable.

Souvent, si je me demande comment tout cela a commencé, comment cela a bien pu commencer, comment chacune de ces histoires en est à ce point, quels détails oubliés, minuscules, quels accrocs infimes ont permis de dévider tout le fil d’une vie, si court, si noueux, si coupant. J’imagine cela pour chacun d’entre eux . Je sais les suites de ces histoires qui ont débuté par une autre histoire, j’imagine cela pour chacun d’entre eux mais aussi pour chacun d’entre-nous et je me conseille chaque jour de faire attention.

Au début, probablement, vous ne sentez rien, pas même une petite boule, tumeur d’angoisse. Combien de temps ont-ils tenus avant cette nouvelle étape indigne et douloureuse ? Serait-ce la seule visite, le seul échouage, lesquels seraient repris par la marée suivante, leur rendant une chance, une liberté, lesquels resteraient englués, lesquels ne reverrais-je plus, ou seraient emportés vers le large et ses profondeurs, ou sauvés des eaux. Peut-être échoueront-ils ailleurs et encore, toujours et partout jusqu’au bout. Sur quelle plage accueillante fuiront-ils, sur quelle rive hostile iront-ils avec cette maladie qui vous empêche de nager, que vous ne sentez pas encore vous envahir ?

Chaque matin, il faut penser comme ça, que vous êtes là, vous et moi qui ne pouvons pas tout comprendre. Il faut penser que cela n’a pas d’importance, que ni vous, ni moi ne sommes là pour comprendre. Mais tous les jours, sur toutes les plages de notre monde, il y aura des marées hautes et des marées basses. Voilà qui est bien banal, résumer les choses de cette façon, voilà qui paraît bien inutile, inopportun de ne pas penser fort mais le matin, en général, je ne trouve pas simple d’envisager la vie des autres et la sienne qui s’imbrique dedans, qui va avec, au travers de l’écume fumante des vagues, toujours un peu trop près du bord et des rochers glissants.

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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 21:40

Je l’ai regardée, allongée, d’en haut, de ma hauteur. Je la voyais posée sur le sol, presque intacte, endormie. Bêtement, je me suis demandé quel bruit ça avait fait. Je n’ai pas osé la toucher tout de suite, à genoux à côté d’elle, puis j’ai tourné mes yeux vers celui qui avait appelé.

- «Je la connaissais à peine, quelques semaines seulement qu’elle était là. C’était une belle fille, sportive, avec un  petit accent étranger, je saurais pas trop d’où.»

C’était toujours le même discours dans ces situations, hésitations, certitudes faciles, rien d’essentiel. Mais là, de toute façon, plus personne n’était pressé et j’avais besoin de me pénétrer doucement de cette idée que la mort avait fait son travail, qu’il était bien trop tard. J’attendais pour m’habituer à mon inutilité, le temps passait et la rendait moins brutale, moins visible, acceptable. Je justifiais ma présence en quelque sorte.

- «Je crois que c’était une ancienne championne, elle faisait de la natation ou quelque chose comme ça. Elle habitait seule, apparemment. Moi, je sors tôt le matin, je l’ai trouvée là, presque devant la porte. Dès que je l’ai vue, j’ai compris tout de suite, je suis même pas allé la voir plus près, je me suis précipité pour appeler.  Mais, je ne l’ai pas vue tomber, ni rien entendu, je ne sais pas depuis combien de temps elle est là. Ça doit pas faire longtemps, y a quand même du passage dans l’ensemble.»

Qui l’a vue tomber, descendre avec la pesanteur, chuter librement pendant quelques secondes. Je me suis demandé à quel moment il était déjà trop tard, bien bien longtemps avant, ou juste avant dans l’éclair de l’instant où le corps touche le sol aigu.

- «On touche à rien» j’ai dit aux autres. «On
attend la police.»

De loin, je l’ai examinée et j’ai regardé là-haut, cinq étages plus haut. Sans savoir vraiment pourquoi ou de peur de le savoir, j’ai eu envie de monter. La concierge n’a posé aucune difficulté et elle m’a suivi, m’a ouvert la porte, il n’y avait plus d’intimité, elle ne s’appartenait plus, mais plus personne ne se pose ce genre de questions.

Dans l’appartement, il y avait la lettre, la lettre reçue depuis peu, en évidence. Je l’ai prise, palpée, retournée, sans la lire. Je ne me sentais pas le droit de la  lire, je n’aurai jamais le droit de le faire et tant mieux. Je l’ai gardée quelques secondes dans le creux de ma main, l’enveloppe était bordée de cette frise si caractéristique du courrier aérien.

Du balcon, j’ai regardé en bas, j’ai eu envie de m’accouder, de prendre le temps, de regarder au loin, le temps était magnifique, nous étions en été, le soleil était déjà bien établi, malgré l’heure très matinale. Il faisait vraiment très beau et silencieux, un de ces temps transparents et immobiles. Je pouvais voir la côte et la mer songeuse qui faisait tranquillement son travail sur les rochers. A gauche, la visibilité était extrême et à  plus de vingt kilomètres, je voyais le cap Figuier, la Rhune et toutes les Pyrénées qui sortaient de la nuit. Il faisait incroyablement doux, une douceur incompréhensible. Je me suis réfugié dans un coin du balcon où on ne me voyait pas trop.

A droite, juste en dessous je voyais les arènes de Bayonne et devant encore, l’embouchure de l’Adour avec les montagnes de soufre qui attendaient sur l’autre rive. Une espèce de péniche fumait sur le quai et quelques grues tournaient au ralenti.

Dans l’appartement, j’ai regardé sur les murs les photos de la vie d’avant. Los Angeles 1984, podium, les deux bras levés tenant la médaille, Alexia en peignoir gris souriant à l’hymne. Les drapeaux étaient incertains sur les images en noir et blanc. Les photographies se succédaient en désordre, souvent des podiums, quelques amis, le plus souvent en peignoir ou en maillot de bains.

En arrière plan, les plongeoirs à étage trônaient, donnaient la mesure des exploits, élevant leurs silhouettes massives et brutes vers des cieux inondés des lumières des projecteurs, sans jamais montrer l’eau  qui protège.

Quelques autres images évoquaient mieux sa blondeur et sa beauté. Un instant de doute comme une petite honte, une sensation d’indignité me fit frémir et détourner les yeux, mais je n’osais aller ailleurs, à cheval entre ces instants fixés sur le papier et le présent irréversible.

Les yeux dans le vague, je me mis à compter les secondes, le temps de la chute, accélération entre le haut et le bas, entre la vie et le sol.

Te souviens-tu que je t’ai aimée et te souviens-tu pendant ces secondes le nom de toutes ces choses que nous avons faites et de tous ces gens que nous avons croisés.

Je m’ennuyais à Los Angeles devant la télé. Bob, mon dealer, n’était jamais là quand je l’appelais ou ne voulait pas répondre. J’aurais pu me déplacer mais ce n’était pas convenu comme ça. Je relisais en attendant dix fois les mêmes pages de La pêche à la truite en Amérique.

Ensuite, j’allais à «Mon café» pour essayer de trouver Bob, mais je parlais encore mal l’anglais de Californie et j’attendais qu’il arrive plutôt que de me faire

remarquer. Comme il n’arrivait pas, j’attendais chez moi.

Tu m’as expliqué par hasard le saut carpé et toutes les heures passées au-dessus de l’eau sans la voir, à oublier qu’elle est là, à ne pas penser au vide jusqu’à penser qu’il n’est plus là, qu’il n’existe pas. Tu m’as expliqué comment tu sautais sans bouger, les yeux fermés, des heures durant à maîtriser l’espace, à tomber avec art dans un ralenti où tu pouvais vérifier au millimètre toutes les parties du corps, dans ce triple espace où tu revivais sans arrêt dans tes rêves.

La nuit, je rêvais moi aussi des heures à cette chute de dix mètres. Au restaurant, la vie me revenait, aussi vite, aussi vive qu’elle était partie avant de te voir. Te voir justement, ça me suffisait sacrément et ça ne fut qu’un instant.

En rentrant, avion alcoolisé qui filait vers l’est, loin de Bob et de toi, si brève que je me suis demandé si tu avais existé dans le brouillard de L.A. Mais tu avais été là, sans besoin et sans impatience, lente et attentive pour moi, si chaude pour nous deux.

Maintenant, je ne pouvais pas ne pas imaginer cette descente, de l’inconnue vers l’inconnu, juste avant l’impact on pouvait penser que tu transpercerais sans peine le ciment pour glisser lentement dans l’onde que tu apprivoisais si souvent.

Sur le balcon, l’air devenait sec et lourd, la chaleur s’emparait du paysage et le rendait plus incertain, presque flou, la police tardait et je ne pouvais pas rester plus longtemps. J’ai regardé une dernière fois la lettre, j’étais content, presque fier de l’avoir frôlée, à peine touchée, sans trop d’envie, ni de curiosité, de l’avoir laissée intime et fraîche, de l’avoir respectée.

Pour descendre, j’ai pris l’escalier seul cette fois, en prenant mon temps pour répéter mon parcours, dans la pénombre tiède, j’avais le ventre noué de peur et d’émotion. La dernière marche donnait sur une porte battante et la lueur du jour ensoleillé m’a aveuglé soudainement. Dans la cour de l’immeuble, teintée de gyrophares inutiles, les ombres uniformes avaient fait leur haie habituelle.

Présentation, constatation, explication, conster-nation se sont succédées. J’eus encore plus horreur que d’habitude de cette lenteur et de ces obligations.

Te souviens-tu de la chaleur à Los Angeles. Oui, c’est pour ça que tu aimais tant l’eau, tu me l’avais dit tant de fois, et tant dit que tu aimais le froid que tu avais fui pourtant.

Tu m’avais et je t’avais promis, mais moi, ça ne m’étonne pas, que nous ne saurions rien de notre vie d’avant. Tu ne plongerais plus, you diving et moi, falling down, d’est en ouest, à l’extrême ouest avant de revenir au milieu, juste au milieu dans un équilibre au dessus de ce vide qui nous sépare aujourd’hui.

Tu n’aimais pas les livres, que tu avais raison de ne pas les aimer. Moi, contrit d’avoir aimé Ferdydurke et  Finnegan’s Wake, contes de faits et compte fait, j’étais là, j’en restais là, hagard d’avoir fait toutes ces erreurs et ivre d’être là quand même, vivant.

Dans le chaud des anges que nous fûmes et qui nous ressemblent au fond, l’instinct brillant fut ultime et simultané, invraisemblable et maintenant quasiment inexistant. Pourtant dans cette chaleur inavouable, les mots étrangers se sont échangés et compris, la fureur d’une seule nuit ne pouvait y suffire.

Dans l’avion qui me ramenait en France, bien
avant, je me demandais quel avenir m’attendait, je sais bien que d’autres ont ce sentiment dans ces mêmes circonstances mais l’avion est un endroit où forcément vient ce genre d’idée, suspendu entre deux réalités, deux mondes, dans un espace de neutralité, il se trace un pointillé. On quitte toujours quelque chose et quelqu’un en prenant un avion, on retrouve quelque chose et quelqu’un en arrivant, mais quoi et qui.

La seule certitude est dans la plénitude du vol, une chute lente vers autre chose que l’on ne compare à rien, mais à laquelle on pense en regardant les indications magnétiques qui s’affichent avec vigueur sur les écrans de la cabine.

Dans l’ambulance vide, je m’imaginais que je ne la connaissais pas, elle, l’inconnue foudroyée par le poids de sa vie, saignant à peine dans ses cheveux blonds, que quelques lignes avaient précipitée de son balcon, moi qui la connaissais peut-être et nous reconnaissais, impatients et vivants, toujours fébriles et vaniteux, à survivre sans fin.

Dans l’ambulance vide, en  pensant à ces miroirs, je me demandais encore une fois quel bruit cela avait fait, et sans pouvoir l’empêcher, je l’imaginais sans cesse, je l’entendais résonner en m’éloignant dans la fournaise.

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30 novembre 2013 6 30 /11 /novembre /2013 18:35

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Le regard ne traverse pas le verre, tant translucide, et attend lentement. Ils sont plusieurs anonymes à ne pas se voir, à se croire seuls, encore plus derrière la vitre qui les enveloppe mais les laisse aux yeux du monde.

D’un côté, on presse le pas dans le soir qui tombe et on s’attarde à peine, les démarches s’accélèrent ou s’indiffèrent de ce côté, c’est la rue en fait où tout est possible. Ils pensent tous ça en poussant la porte qui donne dans ce couloir où maintenant ils regardent des gens qui passent sans rentrer.

Je ne sais pas qui sait quoi dans ces lieux uniformes. La vitre les éloigne et les ralentit. J’ai même l’impression qu’elle les immobilise et nous sépare. Chacun est caché derrière le verre, se croit caché, la lumière est d’un seul côté, le regard ne traverse pas le verre, le regard réfléchit. Parfois, quelqu’un frappe à une porte et on dit «entrez». Un à un, la petite foule unique et uniforme, ils ou elles disparaissent, la journée se poursuit pour tout le monde, mais le temps n’a pas le même poids, ni le même sens.

Je reviens souvent regarder et je me demande qui la vie rappelle ou rejette au hasard des rencontres, pendant que l’ombre du bâtiment tourne et s’allonge avec le soleil qui s’affaisse. Derrière la vitre, quelques-uns sans doute ont déjà vu ces images, affaiblis par l’attente, mais ce seul luxe, dans le doute des résultats, est insuffisant.

A l’extérieur, le va-et-vient des voitures, des piétons, inquiets et libres apparemment, continue, qui amène, accompagne et ramène. La plupart sont souriants et épuisés, des efforts pour s’habiller, se maquiller, des efforts encore pour être droit et marcher, ne pas en parler, ne pas se plaindre. Ce sont quelques mètres à faire seulement, ils semblent terribles mais indispensables. L’épreuve est là où on ne l’attend pas, mais apparaît évidente.

Il y a la compassion derrière la vitre quand on vous ouvre, je ne sais pas si c’est organisé, je vois le chemin qui mène aux salles d’attente, je sais qu’on n’a pas imaginé, pensé à l’attente, l’attente et la patience sont la qualité des patients. Il ne faut pas rester dans la salle, il faut aller dans le couloir où il y a la vitre, la lumière, où l’on peut s’appuyer d’une main et voir de l’autre côté, l’autre moitié de l’hôpital qui vous regarde les regarder.

Je sais que nous ne nous voyons pas, pourtant. Tout est partagé, séparé, spécialisé, ainsi nous savons parfaitement ce qui se passe, je me demande ce qui est terrible, de se savoir malade ou de savoir que les autres le savent, les deux c’est la même souffrance, de l’injustice et du hasard, mais personne ne le sait comme vous, personne n’est malade comme vous et personne ne sera mort à votre place.

Même le plus conscient, le plus lucide, le plus attentif, le plus doux, ne pourra jamais faire passer cette réalité inacceptable. Un jour, quelqu’un va casser cette vitre en pensant à ça. Il ne faut pas penser à ça comme ça.

Je me doute que c’est le plus dur, le secret, pour survivre plus ou mieux. Changer la qualité, changer, changer cette vérité fatale. Pour le moment, il y a la beauté de l’âme pour lutter contre le virus de toutes les âmes qui vagabondent derrière la vitre, émigrent le long des couloirs et contaminent ceux qui regardent. Je suis contaminé.

Nous sommes tous les mêmes, appuyés à une vitre, qui retient le cœur meurtri, couverts de pansements sous le manteau vite enfilé, menacés encore de plaies et de sang, mais incapables d’empêcher le regard pour appréhender, apprendre, à traverser le couloir, croiser les blouses blanches, comprendre sa peau et ses os.

L’esprit s’écoule sans fin au travers de cette vitre et se prolonge enfin, allègre, en question inévitable, il y a plus de risque pour soi à observer qu’à regarder, de culpabilité à faire attendre qu’à attendre, à plaindre qu’à être plaint, d’inutilité à soigner les corps sans penser à la vitre transparente qui nous cache l’intérieur essentiel de l’autre.

Petit à petit, l’ombre gigantesque a été rejointe par la nuit et s’est fondue dans le soir, les lumières ont remplacé le jour quelques instants, une dernière voiture a ramené un homme jeune à grand manteau, il avait un grand chapeau et souriait maigrement.

Puis, sans prévenir, la vitre illuminée s’est éteinte.

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 11:41

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Les bandes de rives défilent jusqu’au vertige, leurs reflets scintillent en tournoyant sans fin dans le véhicule. A l’intérieur, tout est allumé pourtant, les messages grésillent dans les radios, la nuit exagérée danse autour de nous. Là-haut, plus loin, je vois l’incendie des gyrophares, bleu-bleu, à quelques kilomètres, une ou trois minutes. Je me sens contracté, juste comme il faut. Je connais cette sensation depuis longtemps mais j’ai tou-jours besoin d’un peu de temps pour la reconnaître, pour savoir où j’en suis, où en est ma peur, excessive ou pas.

A côté de moi, l’ambulancier conduit un peu penché, il me semble avoir grossi, il me dit que c’est toujours pareil, que les accidents arrivent toujours la nuit, je lui dis surtout c’est plus grave et pour nous surtout, c’est plus difficile. Il me dit que c’est pareil avec les femmes, qu’elles accouchent toujours la nuit.

Les radios restent incompréhensibles, alors, je lui demande où on va, il me dit le numéro du PK et celui de la sortie. Je vérifie et je cherche les clés. Comme on roule, je repense à une histoire qui est arrivée à un de mes amis. Sa femme avait pas mal grossi depuis leur mariage, suffisamment pour que même lui, qui vivait à côté d’elle, qui la voyait tous les jours ou presque, s’en aperçoive. Normalement, c’est le genre de choses que vous mettez un temps fou à remarquer, après c’est trop tard, mais lui, ça l’a pris tout d’un coup, il s’est mis à la trouver trop grosse et lui reprocha de se laisser aller. Il la menaça même de la quitter, si elle ne se mettait pas un peu au régime.

Au début, elle ne comprenait rien à cette histoire, elle croyait que c’était un prétexte pour la quitter, qu’il la trompait et elle dut l’insulter copieusement, pleurer beaucoup et dire toutes ces choses que l’on dit quand un malheur arrive. Puis elle s’est mise à avoir vraiment peur et surtout, elle s’est dit que son mari avait raison, qu’elle était trop grosse, comment avait-elle pu en arriver là et qu’il était peut-être normal qu’il ne l’aime plus. Elle mit sur pied un plan d’urgence et en quelques mois, régime, footing, elle avait perdu tous les kilos en trop.

Mon ami avait d’abord vu ça d’un bon œil, puis, il s’est mis à trouver que tout ça coûtait un peu trop cher, moins on mange et plus c’est cher m’a-t-il dit, que sa femme rentrait de plus en plus tard et qu’il n’y avait rien à manger à la maison.

Et elle, loin de se contenter d’être redevenue mince, elle se rendit compte qu’elle était restée belle, ou du moins désirable. Lui, qui avait regardé ça de loin, d’abord satisfait, avait continué à grossir. Et un beau jour, après une ultime séance de shopping, d’esthéticienne et de coiffeur, elle rentra à la maison, remplit deux grandes valises, laissa un mot d’adieu et partit. Personne ne l’a revue depuis et je ne suis pas sûr que mon ami ait tout compris encore maintenant.

En pensant à cette histoire et à l’ambulancier trop gros, j’ai raté un PK en soupirant. L’incendie est toujours devant nous, se gonfle par instant, alimenté par le vent et des lumières nouvelles, des champignons dorés mais de plus en plus sombres et gris s’échappent vers le ciel et fondent dans l’obscurité. Il n’y a pas de quoi se réjouir, il y a peu de chances qu’il n’y ait pas de blessés. Pour me rassurer, je pense aux quelques gestes que je dois absolument savoir faire, je pense toujours à ça, même au bout de mille fois. Je rajuste ma tenue, mais j’hésite à enfiler le lourd blouson et la chasuble fluorescente, maintenant, j’ai trop chaud. Je me contente de lisser machinalement les manches de ma veste et je pense aux gants, à mettre les gants qui me protègent, mais qui m’empêchent de sentir sous la peau des doigts ce qui est chaud, ce qui transpire, ce qui frémit, qui me cachent les reliefs, les contours, les rides, les veines, qui me rendent maladroit, moins sensible, moins présent.

Puis je passe enfin ma main de latex sur une de mes poches, je sens un livre, cette forme unique rectangulaire et plane, souple et rigide sur un côté, que je plie doucement, sa surface se déforme et s’allonge puis reprend sa forme. Je le presse quelques instants encore puis j’enlève mon gant afin de retrouver l’idée du papier glacé de la couverture. La plupart du temps, j’emmène un livre avec moi, pour lire au retour d’une intervention, mais cela n’arrive presque jamais. Parce qu’il faut bien faire la conversation, assurer le quotidien des autres, mélanger les angoisses et les diluer dans ces paroles du banal et du normal, loin de tout ce qui est arrivé.

Parfois, pourtant, je pouvais lire, même un peu, ou relire ce que j’avais déjà relu, quelques lignes ou quelques pages, coins retournés un peu plus sales. J’ai gardé cette habitude d’une époque où je me disais que tout devait être mis en œuvre pour lire. Pour lire le plus possible, le plus de mots et de phrases possibles. C’était une idée d’enfant qui m’est restée. Je plaçais des livres dans toutes les pièces de la maison, surtout les moins fréquentées, dans tous les recoins, y compris bien sûr les moins accessibles. Je choisissais ceux qui  me rebutaient, en général les plus gros, pour les enfouir sous un escalier, rangés avec des produits ménagers, au fond d’une commode pleine de linge. Ma punition était de les lire lorsqu’ils étaient découverts par ma mère ou ma grand-mère, furieuses, probablement, que l’on prenne le risque de salir ou de perdre un objet respectable, mais plus sûrement de constater ce comportement incompré-hensible qui ne leur laissait rien présager de bon pour mon avenir.

Parfois, je retrouvais ces livres moi-même, par hasard et quelques-uns d’entre eux sont encore à l’abri, ensevelis sous le linge, les bibelots ou les outils, précipités en vrac dans une malle ou un sac, à attendre un  petit garçon, prêts à lui faire respirer leur part de rêve dès qu’il aura soulevé la couverture poussiéreuse.

Cette fois-ci, ma main fit glisser lentement le livre vers le haut. J’ai aperçu un bout de la couverture bleue, photo d’une piscine, collection 10/18 avec le titre tout en bas. Bret Easton Ellis. Moins que zéro, les syllabes cinglent comme une insulte. Moins que rien. Vivant et en dessous de la vie. Depuis plusieurs mois, je le garde dans cette poche, quelques pages volées me font sourire jaune. Je me dis que j’ai besoin d’exorciser ce sentiment de malaise infini en le lisant jusqu’à l’usure de cette émotion. Parfois, je me suis dis aussi que je n’aurais pas dû le lire du tout, mais de toute façon, ça n’était plus possible.

Ma main s’est relâchée doucement et le livre est retombé dans sa cachette.

Sur la bande d’arrêt d’urgence, à cent soixante dix kilomètres heure, la glissière de sécurité m’a frôlé pendant quelques dixièmes de secondes. Nous allons arriver, c’est toujours un moment difficile, comprendre vite où est le danger, qui est où et qui a déjà commencé à faire quoi ? Nous n’avons eu aucune autre info radio depuis le départ, juste guidés dans la nuit par des lueurs et la fumée que nous apercevons en pointillé entre les nappes de brouillard. Dans un de ces tunnels de brume, j’entends une explosion qui fait vaciller le véhicule.

Tout à coup, nous sommes sur le côté, renversés, mais je n’ai pas le temps de savoir si c’est vrai, nous sommes sur un autre côté, dans un autre sens, un second choc humide et lent nous ralentit brutalement. J’ai l’impression que nous roulons encore, nous avançons en glissant et le pare-brise se couvre d’un liquide visqueux qui s’étale au ralenti, malgré la ceinture, j’ai l’impression de bondir en avant, je replie inutilement mes bras devant mon visage.

L’espace se met alors à tourner sur lui-même sans fin et je vois les vitres toutes intactes se maculer tour à tour avec des bruits secs et inconnus, j’entends quelques frottements stridents puis quelque chose comme un suintement bizarre, quelque chose qui se dégonfle avant que plus rien ne bouge. A aucun moment, un de nous deux n’a crié.

Tout autour de moi, la lumière est blafarde, incertaine. Je regarde le visage incrédule de Fred, les gyrophares lointains éclairent faiblement notre enceinte vitrée. Trop peu pour identifier vraiment et vite ce qui opacifie ainsi toutes les vitres mais assez pour que nos yeux qui s’habituent nous le révèlent progressivement. Machinalement, je pousse sur la portière et aussitôt le pare-brise englué s’affaisse, une masse incertaine s’effondre sur nous, nous inondant de sang et de viscères tièdes. Dans ce fracas mou, une odeur invraisemblable nous submerge avec les flots de liquides et de matières mêlés. Des intestins éclatés se vident et des vaisseaux sectionnés nous aspergent de leur sang chaud.

Nous sommes à cent mètres de l’accident qui brûle encore. Dehors, je marche dans la même glu, dans la nuit fraîche et je trébuche sur une forme dure et allongée. Elle me regarde, sans vie, semble presque intacte, immobile et inoffensive avec un seul œil ouvert. N’importe qui aurait immédiatement reconnu la tête ahurissante d’un cheval mort. Dégoulinant de sang et de matières, je n’ose même pas me toucher, ni toucher la bête. Tout fume autour de nous et je me mets à genoux quelques secondes sans savoir pourquoi.

Dans le reste de l’épave, j’entends Fred relancer sans cesse la radio cent cinquante mégahertz sans retour. Dans le coffre, au milieu du magma  du matériel, je trouve une grosse lampe torche qui fonctionne encore. Doucement, j’éclaire Fred, il ne semble pas blessé, nous savons en nous regardant que nous aurions pu rire mais aucun de nous ne le fait.

Je m’éloigne de Fred, j’éclaire la bête, la route incertaine et luisante, le sang qui ruisselle par litres à nos pieds, puis devant où l’accident inaccessible bruit de lumière et de murmures douloureux.

Fred plonge dans le moteur éventré, arrache les cosses de la batterie, regarde vaguement les dégâts, tourne à petits pas autour du véhicule. Nous restons là, à peine à cent mètres, couverts de sang et hagards, sans trop bouger, sans doute nous demandons nous ce qui va se passer si nous sortons de ce brouillard pour nous approcher, nous-mêmes fumants de la chair fraîche et du sang de l’animal. La peur m’arrache tout à coup à cette hésitation, je me mets à me demander si je ne suis pas blessé, pourquoi je ne suis pas blessé, où est mon sang dans ce cahot. J’ai souvent vu des blessés qui ne souffraient pas, ne demandaient rien et mouraient doucement sans s’en apercevoir, stupéfaits par la blessure brutale qui les transperçait. Tellement souvent, la douleur attend qu’on l’appelle et n’est pas à la taille de cette blessure, elle attend de pouvoir apparaître, que le cerveau sidéré fonctionne à nouveau, puisse la faire crier ou la cacher encore pour jouer avec nous. Parfois même, elle vous piège, vous emmène ailleurs vers une autre blessure, superficielle et inutile et masque celle qui va vous tuer.

La stupeur stupide me laisse debout, vivant, dégoulinant, à contempler le halo qui enveloppe l’accident.

Longtemps après, je pense, Fred téléphone enfin et d’autres équipes médicales arrivent. Nous nous approchons pendant qu’on emporte les corps. Je veux aider un peu, malheureusement ma main encore ensanglantée lâche la poignée du brancard et le mort roule sur le bitume. Je pense que ce n’est pas à lui que je fais du mal et tout rentre dans l’ordre rapidement.

Plus tard encore, plus loin, dans le véhicule qui nous ramène, je regarde longuement Fred, enveloppé de la tête aux pieds dans une housse en plastique, seule chose que l’on ait trouvée pour protéger les sièges et je lui dis sans savoir pourquoi :

- «J’ai l’impression que mourir est vraiment à la portée de tout le monde.»



 

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6 septembre 2013 5 06 /09 /septembre /2013 19:07

Iphone V6 036      La chair apparaît comme elle est toujours, l’intérieur de nous-mêmes, fragile et nue, plus que nue, battante et pleurant le sang.

     La chair est vivante encore, pour des instants qui comptent, unité du temps vital, je la surveille comme un indice de ce qui arrive et évolue malgré moi.

     C’est la seule chose que je vois d’abord, la chair qui parle, me dit la douleur, la chair qui pend, qui perd et qui sent le sang faible qui la quitte, en jet ou en nappe, la chair qui brille sous la lumière avivée et je m’acharne à lui trouver forme humaine et je perds patience à force d’aller vite, à regarder sombrement la vie quitter la vie.

     La chair me regarde et m’interroge, que fais-je pour elle, pour cette jambe broyée qui me demande, je suis le seul, dans la lueur irréelle artificielle, le seul peut-être, à savoir qu’elle se tord, se recroqueville encore pour survivre, qu’elle se bat avec moi pour rester rouge et sanglante.

     La chair me renvoie à ma vie de tous les jours, à ce qui vivait avant que je ne le mange, pourtant je n’y pense pas, apparemment ce n’est pas la même chair, ce n’est pas de la viande, c’est de la chair, je ne la mange pas, je la nourris.

      La chair est sous la peau, juste sous la peau qui n’est pas dure, pas résistante comme on le croit, qui n’est épaisse que sous les couteaux des sentiments et des émotions pour certains, qui n’est rien pour la tôle déchirée et le fer qui se tord, la chair est toute proche, qui nous rapproche de la vérité.

      Parfois, elle tressaille sous le froid de l’air, se contracte, se recroqueville au contact des doigts gantés qui la relèvent, la contiennent, la palpent et cherchent le flux sanguin qui se fait rare.

      La chair apeurée appelle la douceur, se fait tendre, s’allonge alors, arrête de se débattre et se repose loin du cerveau et du cœur. La chair s’endort.

     Je regarde encore la sueur rosée qui s’en échappe, qui se fait de plus en plus claire et de plus en plus fluide.
     Je pense à ceux qui n’ont vu que la chair avec sa peau, si belle et si douce parfois, avec l’image d’une femme dont les muscles fins sont apaisés, alanguis sous les caresses, dont les formes sont intactes et innocentes, à ceux qui n’y voient que du désir et la font frémir sous ces mêmes doigts. Je pense à ceux qui hésitent à toucher cette peau, qui rêvent à elle quand elle est absente.
     Mais maintenant, la viande devient chair, se reconstitue progressivement et l’amas se ramasse, puis se déplie, se galbe et fait forme. La chair se reprend, la peau se retend sous mes yeux et apparaît, frissonnante encore, comme une matière crédible et palpable, comme une image familière et souhaitée.
     Bientôt, la jambe et la cuisse sont intactes, à peine pâles, à peine meurtries et bougent en hésitant.
      Sous mes yeux, la chair et sa peau se revêtent d’un tissu encore incertain et sanguinolent dont les larges tâches pâlissent et s’effacent doucement. Les plaies s’ajustent, se comblent, se soudent en cicatrices bientôt invisibles, les membres se déplient, s’étendent, se réveillent en silence.
     A ce moment, les yeux, les siens, s’ouvrent à nouveau, deviennent humides et clairs, le visage s’anime, sa peau se tend, se recouvrant d’une fraîcheur et d’une légère rougeur sur les pommettes, les lèvres intactes s’entrouvrent et veulent parler, parlent bientôt avec le calme et la sérénité qu’on imagine.
     Tout se remet en place, les derniers plis s’estompent, le froid disparaît, l’impression d’un rêve m’envahit un instant, celui d’être avant, avant l’époque du drame, avant l’époque de la chair.
     Ses cheveux sont en ordre et ses bijoux apparaissent lumineux, existent vraiment, la beauté revient que nous ne pouvions pas espérer.
     Doucement, elle se redresse et me regarde sans me voir, elle se lève et personne ne peut la suivre, je la vois descendre et m’échapper mais je ne fais pas un geste. Sans un mot, elle marche sur la route vers sa voiture immaculée dont les tôles broyées se sont déplissées, la porte s’ouvre et l’enveloppe avec volupté pour l’installer confortablement.

     La chair s’éloigne dans la nuit et me laisse sans un bruit. Je regarde mes mains pleines d’un sang qui s’écoule maintenant sans trace, elles me regardent elles-aussi en lui disant adieu.

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